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COACH NIC

Nicolas Saint-Maurice est préparateur physique à Dubaï. Venu de Montréal, il a ouvert son propre centre dans le Manhattan du Moyen-Orient, dans lequel il travaille avec des joueurs afin de les aider. Benzema, Alexander Arnold, B. Mendy… des joueurs du monde entier et des meilleurs clubs du monde viennent s’entraîner avec « Coach Nic ».

Par Samuel Messberg 20 mai 2021

Tout d’abord peux-tu expliquer ton métier et en quoi il consiste ?

Au Québec ça s’appellerait kinésiologue, en France, on dirait plus préparateur physique. Je prépare les athlètes à bien performer et à prévenir les blessures sur le terrain. Mes spécialités sont tout ce qui touche à l’explosivité : accélération, changement de direction, appui, sauter plus haut… C’est dans ça que je me spécialise avec les athlètes et notamment avec les joueurs de foot. C’est beaucoup de joueurs de foot, car ce sont eux qui viennent le plus à Dubaï. Mais aussi parce que partout dans le monde ils mettent trop d’emphase sur l’endurance, même s’ils comprennent que l’explosivité c’est primordial. C’est vraiment ce qui m’anime.

Tu travailles principalement en intérieur ou en extérieur ?

Alors ça dépend. Tout d’abord du temps, de la température, il peut faire très chaud à Dubaï. C’est vrai que sur mon Instagram on voit beaucoup d’intérieurs, mais ça m’arrive d’entraîner sur le terrain. Après je ne suis pas un expert pour tout ce qui est avec le ballon ou la technique. On travaille les sprints et la façon d’utiliser la puissance qu’on a vue ensemble. Après, il y a plus d’avantages pour eux de travailler dans la salle, puisqu’ils bossent déjà beaucoup en extérieur.

J’ai cru voir que tu étais un peu réticent avant de rejoindre Dubaï, comment ça s’est fait ?

J’avais 25 ans, en Amérique du Nord c’est très saturé d’être préparateur physique. Du coup, j’ai un très bon ami qui est parti vivre avec une fille à Dubaï, et qui m’a appelé parce qu’il n’y avait pas beaucoup de centres de préparation physique à Dubaï. On a donc amené le concept là-bas.

Comment passe-t-on de prof de gym à Dubaï, à accompagnateur physique à Dubaï de Karim Benzema ou Trent Alexander Arnold et autres ?

Il n’y a pas tant d’athlètes de haut niveau qui sont basés ici. Mais, il y a des footballeurs qui viennent souvent. J’ai commencé à travailler par exemple avec Benzema il y a 4 ans et avec le bouche-à-oreille, Instagram… Le monde du foot est petit, donc j’ai réussi à me faire un nom au fur et à mesure. Depuis 3 ou 4 ans, je suis reconnu comme le mec qui bosse avec les joueurs à Dubaï. Je travaille en ce moment avec des joueurs blessés en attendant la fin de la saison : Sofiane Boufal, William Vainqueur, Jeff Reine-Adélaïde…

Entrainement d'un homme avec des cordes

Ça doit être gratifiant de regarder les matchs des joueurs avec qui tu as travaillé et de voir leurs progrès physiques ?

Oui, c’est sûr ! Avant, je ne regardais pas beaucoup le foot. Maintenant, je regarde mes joueurs évoluer. Je vois leur progression sur les aspects que l’on a travaillés. C’est aussi pour ça que j’aime travailler avec les jeunes joueurs. Ça donne l’impression de vraiment participer à l’histoire. Benzema évidemment il était déjà prêt, je l’ai eu à 30 ans. Je l’aide à se maintenir, mais je ne le fais pas forcément progresser. Mais, je n’ai pas l’impression d’avoir eu un impact aussi gros avec lui qu’avec de jeunes joueurs. Je pense par exemple à Trevoh Chalobah de Lorient prêté par Chelsea. Ça fait quelques années que je travaille avec lui, même pendant le confinement on faisait des séances sur Zoom. Je sens la progression, je sens vraiment l’impact que j’ai sur son futur, sur son jeu. C’est gratifiant.

Comment as-tu vécu personnellement le changement de culture entre le Québec et Dubaï ? Et selon toi, dans quelle mesure ça peut influer un jeune joueur qui signe d’un pays à un autre ?

C’est pas facile, ça c’est sûr. Après moi, j’ai de la chance, car j’ai bien appris l’anglais quand j’étais jeune en partant aux USA, quand j’avais 12 ans avant de revenir à Montréal. J’avais donc l’habitude de changer de culture. Après, pour les joueurs, c’est sûr que ça ne doit pas être facile, il y a des moments difficiles, tu veux probablement rentrer chez toi dans ton pays. Mais le truc que j’ai appris dans ma vie, c’est qu’il ne faut pas avoir de regrets après. Un conseil que je donnerai aux joueurs, c’est de se battre même dans les moments les plus difficiles, pour aller au bout de son rêve et ne rien regretter quand c’est trop tard. Je pense que c’est normal que ça soit compliqué, mais il faut se battre, c’est primordial.

Est-ce que pour toi l’environnement, qu’il soit social ou géographique par exemple, peut influencer les performances physiques d’un joueur ou même d’un sportif ?

Je pense que c’est possible oui. Du moins sur le court terme. L’adaptation à la culture, à un nouvel environnement peut te changer dans tes habitudes et dans tes manières de faire. Ça entraîne donc potentiellement une plus grande fatigue et une moins bonne qualité de travail. Après, moi je pense que le plus important c’est justement le travail, de se donner à 100 % afin d’avoir toutes les cartes en main pour réussir justement.

Nicolas Saint-Maurice entraine en extérieur

Il y’a une mode chez les footballeurs en ce moment, c’est de paraître musclé plus que d’avoir des muscles performants, est-ce que pour toi c’est réellement utile ?

Oui, c’est vrai que certains joueurs commencent à vouloir un peu trop se développer sur ce plan-là. Moi, je reste persuadé que le plus important est de développer sa force physique plutôt que son esthétique. Rien n’empêche en fin de séance de développer un peu l’esthétique, mais quand tes muscles sont trop lourds tu perds en explosivité, en vivacité.

Selon toi, à combien de pour cent correspond le physique sur le niveau d’un joueur ?

Ça dépend de ton poste, de ton style, du pays dans lequel tu joues. En Angleterre, il faut être plus physique. Un gars comme Neymar je pense qu’en Angleterre il aurait peut-être plus de mal. Après, c’est difficile de te dire un pourcentage, les deux vont ensemble (technique et physique ndlr.). Il faut bosser les deux, mais si tu as plus de talent tu peux dépendre plus du côté « skills » (technique), sans négliger le côté physique. Mais, tu peux peut-être utiliser ça différemment. Il faut travailler les deux.

Il faut pouvoir jouer 90 minutes absolument. Après, c’est pas nécessairement de pouvoir courir non-stop pendant 90 minutes. C’est plus d’enchaîner les sprints à répétitions. Il faut bien le faire comprendre aux joueurs, mais tous les coaches ne le savent pas ou ne le disent pas forcément. J’ai travaillé avec des gens qui m’ont expliqué qu’ils avaient un coach qui leur disait de courir tous les jours 8 kilomètres. Au final, ils ont perdu en vitesse, en explosivité. Le foot ce n’est pas comme ça, il faut vraiment le savoir.

On voit beaucoup d’entraîneurs se plaindre du nombre de matchs qui augmentent, notamment avec la COVID, un joueur de foot normalement constitué est-il censé tenir des matchs tous les trois jours ?

Jouer tous les trois jours c’est pas évident, mais c’est le business maintenant… Quand tu joues 2 ou 3 matchs par semaine, il faut s’assurer de bien travailler la récupération. Il y a différentes techniques. Dormir, boire, bien manger. Mais aussi faire des massages, des étirements, des bains de glace. Il faut surtout bien se nourrir, boire et dormir. Ça peut le faire, mais il faut aussi que les coaches gèrent bien leurs joueurs. On l’a vu avec Liverpool par exemple qui a vu beaucoup de ses joueurs se blesser.

Est-ce que tu as des programmes adaptés à certains postes ? Ou c’est vraiment selon l’individualité de chacun ?

Oui. Avec mon programme en ligne, j’en ai plusieurs. Beaucoup de programmes sont personnalisés sur mon application selon leur position, leur âge, leur nombre de blessures…

Nicolas Saint-Maurice entraine en salle

J’ai vu que tu avais travaillé avec Benjamin Mendy, un joueur qui s’est beaucoup blessé. Est-ce que tu changes tes méthodes avec un joueur qui se blesse souvent ?

Le plus important, c’est de ne pas se blesser pour les joueurs. Moi, ce que j’essaie de faire au maximum c’est de prévenir les blessures. Après, la meilleure façon de le faire c’est de devenir plus fort et plus performant physiquement. Avec Benjamin, j’ai beaucoup parlé avec son agent pour savoir où il en était avec ses blessures. J’essaie de travailler avec les kinés pour tout savoir, précisément sur les blessures des joueurs. J’ai fait ça avec Delle Alli par exemple. Je sais tout à l’avance. Comme ça, je peux me spécialiser sur le joueur et l’aider réellement et individuellement.

Quelles sont les clés de la réussite selon toi ? Un conseil à donner aux jeunes joueurs ?

Comme tout le monde sait, le plus important c’est le travail. C’est facile à dire, mais il faut travailler sur soi-même. Toujours avoir faim, pas seulement sur le côté foot, mais aussi d’apprendre. La nutrition, l’entraînement, la récupération, mais aussi en tant qu’humain. Chercher à devenir meilleur. Tout le reste va suivre si tu fais tout ça. Il faut aussi avoir confiance en soi. Il y a aussi des livres qui te permettent de réfléchir, de mettre les choses en perspective, qui t’aident à te concentrer sur ton objectif principal. Il faut prendre 5 ou 10 minutes pour réfléchir, méditer, lire et se remobiliser. Il faut mettre tout en œuvre pour se relancer dans les moments difficiles. « Soit je gagne soit j’apprends ». Ceux qui arrivent au plus haut sont ceux qui se sont relevés le plus de fois de leurs échecs.