Interviews

WILLY SAGNOL

En février 2021, l’ancien international français Willy Sagnol (44 ans) débute une nouvelle aventure d’entraîneur en reprenant les rênes de la sélection géorgienne. Billion Keys est allé à sa rencontre pour connaître les raisons de ce choix plutôt étonnant, mais également pour en savoir davantage sur sa vision du football actuel.

Par AnthonyVivien 12 mai 2021

Pourquoi avoir accepté de prendre les commandes de la sélection géorgienne ?

Avec la crise sanitaire, comme pour beaucoup de personnes à travers le monde j’ai été amené à réfléchir à ma vie, à ce que je voulais réellement faire. Le contexte actuel nous a fait ressentir une sorte de privation des plaisirs quotidiens et de tout ce qui agrémente habituellement notre vie sociale.

Le projet de la Géorgie s’est présenté au bon moment pour moi. J’avais besoin de retrouver un football qui se rapproche de celui d’antan.  En reprenant cette équipe, on ne m’a pas imposé l’objectif obligatoire de se qualifier pour le Mondial 2022. L’essentiel va être de faire émerger de nouveaux jeunes joueurs et de faire évoluer cette équipe de façon un peu plus dynamique sur le terrain afin de se rapprocher davantage vers le football moderne.

Comment s’est déroulée ton intégration ? A ce propos, peux-tu nous présenter cette sélection ?

En terme économique, c’est une petite fédération. Elle possède seulement 20 000 licenciés, là où la France en a 2 millions ! A titre de comparaison, lorsque la France produit 100 joueurs, ici un seul émerge. Les moyens ne sont donc pas énormes, voilà pourquoi je suis venu avec une vraie volonté d’optimiser chaque entraînement pour développer le football local que cela soit chez les hommes comme chez les femmes. 7

Connaissant le Président et le Vice-Président de la fédération géorgienne depuis plus de vingt ans (ndlr : ils évoluaient tous ensemble en Bundesliga à la même époque), j’ai pu m’intégrer plus facilement. J’ai immédiatement ressenti une vraie confiance de la part des Présidents mais aussi des joueurs. La mayonnaise a pris directement ce qui génère forcément une énorme motivation.

Je ne suis venu qu’avec un seul adjoint (ndlr : Adel Chedli, l’ex-joueur de l’ASSE et du FC Sochaux). Nous allons tout faire pour nous adapter du mieux possible. Nous allons faire des efforts vis-à-vis de la langue et de la culture locales. Nos joueurs n’ont pas été marqués par la starisation à outrance, comme c’est le cas dans le reste de l’Europe. C’est un vrai retour aux sources très enrichissant.

Aucun joueur du championnat local n’était présent dans la sélection. Le niveau du championnat géorgien se rapproche du N1 en France. Les derniers sélectionnés évoluent en Hongrie, à Chypre, en Pologne, en Russie… Pour être tout à fait honnête, je ne connaissais pas la très grande majorité des joueurs. J’ai découvert mon effectif en visionnant uniquement des vidéos. A mon arrivée, je suis donc allé à l’essentiel, ce qui m’a permis de garder une énergie positive.

Pour mon premier rassemblement, je suis resté six semaines en Géorgie. J’ai ainsi pu faire connaissance avec un maximum de personnes travaillant pour la fédération de football. J’ai également observé des matchs du championnat local. J’ai pu m’imprégner de cette culture qui m’était étrangère. C’est important de bien la comprendre, pour ensuite me permettre de tirer le maximum de mes joueurs.

@Eurosport

Quelles sont les principales différences entre le poste de sélectionneur d’une équipe nationale et le poste d’entraîneur dans un club ?

La première se situe sur le plan de l’énergie que l’on dépense au quotidien. Un entraîneur de club doit constamment gérer les problématiques des joueurs, ce qui pompe beaucoup d’énergie.  Par contre, il est plus facile de faire progresser des joueurs en club, car on les côtoient tous les jours. En sélection, nous sommes obligés de prévoir une planification à l’avance. Une fois que nous sommes en rassemblement, cela passe terriblement vite pour tout mettre en place.

Par contre, j’imagine que de ne pas voir très régulièrement les joueurs peut créer une forme de frustration chez certains sélectionneurs. Pour ma part, si j’ai fait le choix de m’inscrire dans ce mode de management, c’est parce que je sais que je vais faire le travail comme il se doit. Pour le moment, je suis très content de la tournure des choses.

Quels sont tes principes de jeu ?

C’est le terme à la mode dans le milieu depuis une dizaine d’années, mais très rarement mis en place. Un coach comme Pep Guardiola, qui officie dans un club qui a déboursé plus d’un milliard d’euros pour les joueurs qu’il possède actuellement, a forcément plus de facilités pour mettre en place ses idées de bases. Dans un autre club ou en sélection, c’est plus compliqué. Si les joueurs ont la même façon de voir les choses, alors dans ce cas ça peut le faire. A la tête d’une sélection, on s’adapte pour tirer le maximum selon les profils des joueurs.

@archyde.com

Qu’est-ce qu’un bon entraîneur ?

Depuis ma prise de fonction, nous avons disputé trois rencontres. En mars, nous avons été battus par la Suède (1-0) et par l’Espagne (2-1). Pour clore, ce premier rassemblement, nous avons tenu en échec la Grèce (1-1). En théorie, il existe une grande différence de niveau entre ces équipes et la nôtre. Pourtant, nous nous en sommes bien sortis.

Il faut arrêter de vouloir juger seulement par les résultats. Il faut donner un avis objectif selon la globalité. Beaucoup de paramètres sont à prendre en compte. Tout dépend de l’effectif mis à disposition, du temps donné à l’entraîneur, de la qualité des adversaires, de la ligue et du pays concernés…

Par exemple, qui est meilleur entraîneur aujourd’hui entre Christophe Galtier et Olivier Dall’Oglio ? C’est impossible à dire. Ils n’ont pas le même effectif, les mêmes objectifs, le même environnement. C’est la société qui juge rapidement. Notre travail s’évalue au quotidien. Nous apportons une façon de faire, avec un contenu bien précis.

Mais après, nous ne sommes pas directement responsables du résultat. Ce sont les joueurs qui sont sur le terrain. Je n’ai encore jamais vu un coach marquer un but ou bien arrêter une frappe ! Et encore moi empêcher une décision arbitrale… Notre rôle est de travailler un ensemble de choses, pour impacter le sort de chaque match. La clé appartient ensuite aux joueurs.

Le passage en tant que consultant est-il devenu quasi obligatoire pour un entraîneur moderne ?

Obligé je ne sais pas, mais cela reste un bon apprentissage. Lorsqu’on est entraîneur, nous sommes amenés à échanger très régulièrement avec les médias. Passer de l’autre côté de la barrière, peut nous permettre de mieux comprendre les objectifs des uns et des autres qui parfois sont très éloignés. C’est une sorte de jeu de composition.

La relation entre un entraîneur et les médias peut également varier selon la culture du pays dans lequel ils officient. En France, si le coach ne répond pas à une question, il va être mal perçu. Alors qu’en Angleterre, en Allemagne ou bien en Espagne, c’est son droit.

J’ai travaillé deux ans pour RMC Sport. J’ai mis le football de côté pendant un bon moment. L’ambiance était familiale, j’ai beaucoup apprécié les équipes. Ce fut une riche expérience, lors de laquelle j’ai appris énormément de choses. J’espère y avoir laissé de bons souvenirs.

@L’Equipe

Quel regard portes-tu sur les jeunes qui arrivent actuellement dans le football professionnel ?

C’est difficile à définir. La jeunesse change, évolue avec le temps qui passe. Sur le plan footballistique, la façon de jouer a mis de côté une certaine qualité technique individuelle. La qualité technique d’un joueur passe d’abord par savoir faire une bonne passe. Hors, le ratio de mauvaises passes a explosé lors des dix dernières années.

Auparavant, il y avait davantage de propreté dans le jeu. Comme le rythme va de plus en plus vite, les efforts consentis sur le terrain font perdre en lucidité. Il faut donc s’interroger sur le profil des joueurs qui percent au plus haut niveau. Avant, on s’extasiait sur un contrôle réussi, ce qui n’est plus trop le cas. Etant donné qu’il y a de plus en plus de matchs, l’enjeu a pris le pas sur le jeu.

Récemment, j’ai vu une vidéo d’une causerie d’un coach dans un vestiaire après un match de L1. Certains joueurs avaient leur téléphone portable à la main. Ca résume comment est devenu le football avec cette médiatisation à outrance. C’est l’évolution de la société, je ne la changerai pas.

A la base, devenir footballeur professionnel ne doit pas être un objectif, mais plutôt un aboutissement ou une conséquence. Ca engendre trop d’excès de la part des parents chaque week-end, avec parfois des débordements. Il y a une forme d’impatience qui parfois engendre de la violence verbale, ce qui n’était pas le cas vingt ou trente ans en arrière. C’est ça le plus inquiétant. Je ne sais pas si le football est le reflet de la société, mais parfois il n’est pas sur le bon chemin.

Quels conseils peux-tu donner aux jeunes joueurs qui fréquentent les centres de formation ?

C’est difficile de donner des conseils à un enfant, car il y a tellement de paramètres qui entrent en ligne de compte lors de sa formation de footballeur. Une chose est certaine, les meilleurs joueurs avec lesquels j’ai évolué étaient aussi des grands hommes. On ne peut donc pas faire impasse sur une forme d’éducation, notamment via l’école. Certains jeunes et leurs proches priorisent le football beaucoup trop tôt, en mettant parfois certaines étapes de l’éducation de côté. Sans cela, c’est difficilement faisable.

Je peux également comprendre l’appât du gain lorsqu’un joueur est à l’orée de signer son premier contrat professionnel. Ca peut être perçu comme une façon de s’en sortir, on ne peut pas critiquer cela. Ca existe dans tous les milieux professionnels, autres que le football. L’entourage du jeune joueur est également impactant sur sa réussite ou non. Il est important d’être bien entouré, notamment par des personnes qui sont là pour son bien-être et non pour le leur.

L’essentiel est que le jeune soit heureux dans ce qu’il entreprend et là où il évolue.

Nous connaissons tous ton immense palmarès en tant que joueur, mais avec du recul quel est le moment de ta carrière dont tu es le plus fier ?

Je ne peux pas résumer ma carrière à un moment en particulier. Je suis tout simplement fier de ne pas avoir répondu aux sirènes les plus belles qui m’ont sollicité à droite ou à gauche. J’ai su rester fidèle envers les clubs où j’ai joué. L’essentiel à mes yeux est de laisser une bonne image dans les clubs où l’on évolue, c’est ça qui est le plus valorisant dans la vie !


Profil

Nom : Sagnol

Prénom : Willy

Né le : 18 mars 1977

A : Saint-Etienne (42)

Poste actuel : Géorgie A (depuis février 2021)

Auparavant : France U20 (2013) – France Espoirs (2013/2014) – Girondins de Bordeaux (2014/2016) – Bayern Munich Adj/Intérim (2017)

Palmarès : Néant